Adoptions illégales : l’heure des enquêtes a sonné, des adoptés(es) font entendre leur voix

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Depuis quelques temps, des personnes adoptées à travers le monde ne cessent d’élever la voix pour témoigner des grandes difficultés rencontrées quand il est venu le temps pour elles de retracer leurs origines. Et c’est à cette période de leur vie qu’elles se rendent compte d’avoir été victimes d’une adoption illicite. De la France en passant par la Suisse, la Belgique, la Hollande, le Canada, pour ne citer que ces pays-là, les cris de désespoirs résonnent.

Brian Peterson
Brian Peterson

C’est le cas de Brian Peterson, un adopté d’origine haïtienne. Il a été adopté en octobre 1996 par une famille hollandaise. Depuis quelques années, Peterson se lance dans la quête de ses origines à travers les réseaux sociaux. « Dans mes documents, il est indiqué que je suis né de parents inconnus, et que j’ai été déposé sur l’escalier de la crèche St Michel, Notre Dame de Victoire à Port-au-Prince, dirigé par sœur Véronique. Et c’est un ancien maire de Port-au-Prince , Joseph Emmanuel Charlemagne qui avait fait une déclaration de paternité devant l’officier d’état civil de la section Nord, Daniel Desrosiers », témoigne Peterson dans un anglais aux accents Deutsch.

Peterson dit ne pas croire  du tout dans ses documents.  « Je connais des personnes adoptées en Hollande qui ont été dans le même orphelinat que moi en Haïti et qui ont les mêmes difficultés.  Presque tous les actes de naissance sont faux. », précise-t-il.

L’histoire de Brian Peterson est loin d’être un cas isolé. C’est la même situation pour Sabine, une adoptée Canadienne, d’origine haïtienne. « Je suis née en 1981 à l’hôpital de l’université d’état d’Haïti. Dans cet hôpital, je suis restée pendant environ un mois et demi avant d’être transférée à l’orphelinat Notre Dame de Victoire de Port-au-Prince. J’ai été adoptée quand j’avais 8 mois exactement par des Québécois », raconte-t-elle.

Sabine
Sabine

Comme beaucoup de personnes adoptées, Sabine  qui a connu une adoption plutôt difficile a tenté vainement de retrouver ses origines en Haïti. Mais celle  qui a créé un groupe d’appui et de soutien aux personnes adoptées sur les réseaux sociaux  fait face à ce grand problème qui est l’incohérence des informations dans ses documents  d’adoption. « Depuis plusieurs années, je recherche mes parents biologiques. Je suis venue quelques jours  en Haïti quand j’avais 18 ans,  dans le but de trouver ma famille. J’ai demandé des renseignements à l’hôpital  et à l’orphelinat Notre Dame  de Victoire, mais ni l’un ni l’autre m’ont dit qu’ils n’avaient pas gardé mes registres quand j’étais bébé. Je dois avouer  que ça m’a fait de la peine », lâche Sabine.

Pour Sabine, Haïti a vraiment besoin de reconsidérer les lois sur l’adoption internationale. Avec d’autres personnes adoptées du Canada, notamment d’origine haïtienne, elle a aussi lancé une pétition pour demander aux gouvernements haïtien et canadien de faire toute la lumière sur ce qui s’est réellement passé lors des procédures d’adoption. « Ce n’est pas normal qu’on vit aujourd’hui sans identité, sans antécédent médical, cependant on a quand même été donné à l’adoption. Il est important que les parents biologiques en Haïti fassent entendre leur voix car nous personnes adoptées nous ne les avons pas oubliés. Nous restons convaincues que nous pouvons faire bouger les choses », conclut-elle.

Connaitre leur véritable histoire, c’est ce que recherchent beaucoup de personnes adoptées à travers le monde. Ce qui devient compliqué quand le processus  n’avait pas respecté les normes de base.  Faux actes de naissance, dossiers perdus ou procédures frauduleuses, comme dans certains pays d’Afrique, il y a 40 ans, beaucoup d’adoptions internationales ont eu lieu en  Haïti  en dehors des principes.  Les autorités n’avaient pas tout à fait le contrôle du système,  et des étrangers en avaient  profité pour partir avec des enfants placés dans des orphelinats.

Un fléau mondial à combattre

Aujourd’hui dans certains pays (France, Brésil, Ethiopie, Sri Lanka, Madagascar, Roumanie, Pérou, entre autres) certaines personnes s’engagent à faire bouger les lignes en vue de freiner l’adoption illégale, ce phénomène aussi écœurant que déshumanisant.

Au pays d’Emmanuel Macron, par exemple, le Collectif pour la Reconnaissance des Adoptions Illicites en France (RAIF), constitué de personnes adoptées et de parents adoptifs, via une pétition mise en ligne, « demande au gouvernement et aux parlementaires de ce pays, de diligenter une commission d’enquête afin que les pratiques illicites dans l’adoption internationale depuis 1970 soient constatées ».

Véronique Piaser, un parent adoptif français, victime d’adoption illicite ‘’involontairement’’, raconte : «…Nous avons adopté notre enfant au Sri Lanka en 1985. Pour cette adoption, nous avons constitué un dossier dans les règles, auprès de l’administration française. Dossier qui  avait été légalisé par le Ministère des relations extérieures, puis envoyé à l’ambassade du Sri Lanka à Paris. Après validation, nous sommes partis au Sri Lanka, où nous avons fait les mêmes démarches auprès de l’administration sri-lankaise. A l’issue de toutes ces démarches, nous avons eu un jugement nous permettant d’adopter notre enfant qui était une petite fille âgée de 15 jours. Rien ne soupçonnait à l’époque que nous avons eu affaire à des escrocs, puisqu’il s’agissait de la Directrice d’un orphelinat, du commissaire de l’Unité Centrale Sri Lankaise… ».

En Octobre 2018, quand la fille adoptée du couple Piaser a eu 33 ans, elle a décidé  de retrouver ses origines au Sri Lanka  et a demandé de l’aide à ses parents adoptifs. 

« Avec son accord, on a envoyé son dossier à un ami sri-lankais et très rapidement, il s’est rendu sur place à une adresse qui était indiquée sur le dossier. Arrivé à cette adresse, les voisins qu’il a questionné lui ont dit : c’est un ‘’baby business’’ ! A ce moment-là, notre ami nous a téléphonés et nous a dit qu’il s’agissait d’un trafic d’enfant… Nos recherches sur Internet nous ont permis effectivement de comprendre qu’il s’agissait vraiment d’un trafic d’enfant… », Expliquent les Piaser qui révèlent avoir tout fait pour aider leur fille à remonter aux origines de ses parents biologiques.

Très vite, la chance a souri. « Assez rapidement, on a retrouvé la famille biologique de notre fille… Sous haute protection policière, on est allé voir celui qui avait joué le rôle d’intermédiaire (l’escroc) au moment de l’adoption en janvier 1985. A force de lui faire peur, il nous a lâché des renseignements. Et durant la même semaine, notre fille a pu retrouver sa famille. Et nous, par la même occasion, nous avons pu questionner cette famille et comprendre effectivement que notre fille avait au départ été volée à l’hôpital le premier jour de sa naissance », témoigne Madame Véronique Piaser-Moyen, elle-même mère biologique de deux enfants.

En tout et pour tout, voilà l’histoire tragique, mais au dénouement heureux, qui a poussé Véronique et son mari, Jean Noël Piaser, à se faire partie prenante d’une pétition lancée par le Collectif RAIF et qui, jusqu’au lundi 15 mars 2021, a obtenu 14991 signatures sur les 15 mille souhaitées.

Des familles haïtiennes dans le désarroi

Comme bon nombre de pays pauvres à travers le monde, la République d’Haïti a été  depuis longtemps exposée au phénomène d’adoption illégale qui, très souvent, se transforme en négoce lucratif, orchestré par des orphelinats clandestins ou des gens malhonnêtes fonctionnant en dehors des normes régissant la matière.

Pour atténuer tant soit peu leur misère, réduire quelques privations, et souvent pour offrir un « avenir meilleur » à leurs enfants, certains parents étaient obligés de les confier en adoption à des étrangers sans passer par les voies tracées par la Loi.

Des parents biologiques mal informés ou séduits par de fausses promesses  restent sans nouvelles de leurs enfants pendant des dizaines années, voire durant toute la vie. A l’évidence, l’adoption internationale recèle des dessous peu clairs, et même des mystères qui échappent aux familles des adoptés.

« Je suis la mère de Job. Je l’ai confié à un orphelinat, le 28 mai 1998, parce qu’il est né avec une déformation au pied. Par peur qu’il ne devienne handicapé, je l’ai donné…, croyant qu’après 18 ans on allait me le rendre. J’avais l’habitude de passer le voir tous les trois mois. Mais, aux dernières nouvelles, j’ai appris qu’on a voyagé avec mon enfant… », raconte Céline Joseph la voix enrouée.

Comme pas mal de parents haïtiens en proie à toutes les précarités et qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts, Céline explique avoir placé son fils en crèche pour lui garantir une « vie meilleure ». Illusions perdues !

En pleurs, Jerda Pierre dit l’histoire de son fils, Stanley Pierre, confié à un l’orphelinat dirigé par Cécile, dont elle n’a plus les nouvelles depuis 20 ans : « J’habite à Cité Soleil dans une zone dénommée Ti Ayiti. Presqu’un an après sa naissance, mon enfant ne pouvait pas marcher… Vu que je n’avais pas les moyens pour m’occuper de lui, j’ai dû le placer en crèche. On m’avait fait signer des papiers, on m’avait fait la promesse de me retourner mon fils une fois devenu majeur. Aujourd’hui, il a 21 ans et je n’ai aucune nouvelle de lui, parce qu’il n’est pas en Haïti, m’a-t-on dit. Tout ce que je veux, c’est retrouver mon fils… ».

Le cri de Céline et de Jerda, c’est celui d’une multitude de femmes haïtiennes qui, animé de la bonne foi maternelle, ont voulu par tous les moyens garantir à leurs enfants un « avenir en rose », quitte à ne plus pouvoir les bercer pendant un temps. Ce jeu dangereux dans lequel ces parents démunis entrent sans en connaître les règles, c’est souvent, si ce n’est toujours : l’adoption illégale.

En Haïti, une belle voie s’ouvre…

Pratiquant du journalisme utile dans un pays où ce noble métier est en danger à cause de la mauvaise utilisation des outils d’informations et de communications socio numériques, Michel Joseph, co-Directeur de l’Information à Radio Télévision Caraïbes, s’est fait une personnalité et une réputation avec ses multiples reportages sur un sujet qui, jusqu’ici, n’intéressait presqu’aucun journaliste : l’adoption.

Suivant sans trébuchement son élan humaniste, Michel Joseph a lancé, le 6 mars 2021, une organisation appelée Voie d’Espoir, dans le strict objectif de faciliter la réunification de familles divisées par l’adoption. Et, ce premier samedi du troisième mois de l’année 2021, le besoin de « reconnexion originelle » s’est fait grandement sentir. En effet, plusieurs centaines de parents, munis de leurs documents, avaient fait le déplacement pour lancer des recherches sur des enfants avec qui ils n’ont plus de liens depuis des lustres.     «  C’est une journée historique. Cette journée de recensement nous montre à quel point la situation est grave et mérite  d’être adressée en Haïti. Trop de familles souffrent en silence. Nombreuses familles biologiques et adoptives ont été trompées durant le processus d’adoption et cela a de graves conséquences aujourd’hui sur la vie des personnes adoptées en quête de leur identité, » a déclaré Michel Joseph.

Soulignons qu’à partir de 2013, avec de changements qui se sont opérés dans le processus d’adoption en Haïti, l’IBESR (Institut du Bien Etre Social et de Recherche) devient donc l’autorité centrale en matière d’adoption. Ce qui limite les dérives des crèches qui avaient le contrôle sur le processus en transformant parfois l’adoption en une activité mercantile.

Des avancées dans l’international

En décembre 2017, la Suisse a diligenté une enquête qui a été confiée à l’institut für Kindheit, Jugend und Familie de Zurich, lequel a remis en janvier 2020 le rapport Zhaw sur les pratiques de l’adoption au Sri Lanka entre 1973 et 1997. Le 14 décembre 2020, la Confédération Helvétique a reconnu les pratiques illicites et a présenté ses regrets.

Le 8 février 2021, le Ministre la Protection Légale, Mr Sander Dekker a annoncé la suspension des adoptions internationales aux Pays-Bas, suite à la commission d’enquête diligentée en 2019, sous la direction de Tjibbe Joustra. Après plus d’un an d’enquête, la commission a révélé je cite « […] des abus structurels et systématiques […] dus à un ensemble de facteurs, à la fois dans les pays d’origine et aux Pays-Bas », pour des adoptions de pays tels que le Bangladesh, le Brésil, la Colombie, l’Indonésie, le Sri Lanka, sans pour autant écarter d’autres pays et couvrant la période allant d’avant 1967 à après 1998.

Ces abus et pratiques illicites dans les processus d’adoption ne sont pas nouveaux et touchent l’ensemble des pays d’accueil tout comme l’ensemble des pays d’origines des adoptés. Déjà en 1998, le président de la République de Corée présentait ses excuses publiques auprès de 29 adoptés coréens. Mais les adoptions ont perduré ensuite et la reconnaissance des torts n’a pas provoqué de changement dans les pratiques d’adoption.

Traite des personnes, trafic d’organes, racisme…, les enfants destinés à l’adoption internationale sans autorisation de l’Etat deviennent une marchandise et sont exposés à toute sorte d’abus. L’aventure est on ne peut plus périlleux ! Avec des lois inefficaces, Haïti est, comme bon nombre de pays pauvres, un terreau fertile pour ce phénomène dégradant qu’est l’adoption illicite. En attendant que les Lois se renforcent dans l’objectif de mettre fin à cette pratique, des citoyens donnent la voix aux parents d’adoptés, aux parents adoptants et aux adoptés eux-mêmes qui cherchent leur voie, celle de la « reconnexion familiale ».

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