Des formations en ligne aux vidéos YouTube, la lecture rapide séduit de nombreuses personnes. Selon ses partisans, les méthodes utilisées permettraient de lire beaucoup plus vite tout en préservant la compréhension. Que valent ces prétentions lorsqu’elles sont examinées à la lumière des données scientifiques sur le sujet ? C’est ce que nous allons voir en détail dans cet article. 

Si vous tapez « lecture rapide » sur YouTube, vous allez certainement trouver votre bonheur. Beaucoup de vidéos sont disponibles pour vous apprendre à lire plus rapidement. Parmi les plus influentes, Immersion au championnat de France de lecture rapide de la chaîne Hugo Décrypte et Comment lire plus vite avec la lecture rapide du YouTubeur Fabien Olicard. Ces deux vidéos comptabilisent à elles seules plus de deux millions de vues. À l’intérieur, on y retrouve beaucoup d’affirmations sans aucune référence scientifique.

De façon plus curieuse, aucune vidéo n’est disponible pour questionner ou critiquer ces méthodes. Ce milieu semble très prisé par le développement personnel et la quête de performance dans un monde où le temps est une ressource toujours plus précieuse. Mais est-il seulement possible de lire plus rapidement que nous ne le faisons déjà tout en préservant nos capacités de compréhension ? Et si cela est possible, est-ce que les méthodes que les enseignants, coachs et autres champions en lecture rapide mettent à notre disposition sont efficaces ? 

Une revue intitulée « Tant de choses à lire, si peu de temps : comment lisons-nous et pouvons-nous accélérer la lecture ? », publiée en 2016 par quatre chercheurs américains en psychologie et sciences cognitives dans le journal Psychological Science in the Public Interest, a passé au crible les arguments et les prétentions de cette doctrine. Pour nous aider à y voir plus clair sur le sujet, nous avons également interrogé Angelo Arleo, directeur de recherche CNRS à l’Institut de la vision à Paris, Saveria Colonna, professeure en sciences du langage à l’Université de Paris 8 et membre du laboratoire structures formelles du langage, et Kevin O’Regan, chercheur en psychologie expérimentale, ex-directeur du Laboratoire de psychologie de la perception à l’Université René-Descartes. 

Avant de comprendre comment nous traitons l’information, il est important d’être s’informé sur comment nous voyons. Dans notre rétine se trouve une couche de cellules photoréceptrices qui convertissent l’information lumineuse en information nerveuse : les cônes et les bâtonnets conformément à leurs formes géométriques respectives. Chaque rétine contient environ 6 millions de cônes et 120 millions de bâtonnets. Mais ces derniers ne sont absolument pas répartis de la même façon au sein de la rétine. « La distribution des photosrécepteurs dans la rétine est très hétérogène. Ce sont les cônes qui participent le plus à notre acuité visuelle et à la bonne perception des détails. Ces cellules sont surtout présentes dans la partie de la rétine que l’on nomme la fovea centralis [couramment appelée fovea, ndlr] qui couvre un angle de perception entre 1 et 3 degrés, explique Angelo Arleo. La quantité de cône décroît de manière exponentielle à mesure qu’on s’éloigne de la fovea si bien que notre vision parafovéale et notre vision périphérique nous renvoient des informations floues. Cela est dû à la forte présence de bâtonnets qui ne détectent pas les couleurs mais uniquement le noir, le blanc et les nuances de gris. »

Aussi, ces cellules ne sont pas connectées à notre nerf optique de la même façon. Chaque cône envoie une information unique à une seule cellule ganglionnaire afférente via les cellules bipolaires. En revanche, nos bâtonnets envoient une information regroupée. Avant de transmettre l’information à la cellule ganglionnaire, l’ensemble des stimuli captés par ces cellules et transmis à des cellules bipolaires individuelles s’agrège pour n’envoyer qu’un message de groupe. Cela participe à rendre compte de la perception floue de notre vision périphérique. Simplement avec ces informations, il devient difficile d’imaginer comment on pourrait lire plus rapidement avec notre vision parafovéale et périphérique. De prime abord, Angelo Arleo est sceptique : « d’un point de vue physiologique, fixer un point et être capable de lire et de comprendre au-delà de la fovea, sans faire de saccades pour modifier nos fixations, cela me semble extrêmement improbable. Néanmoins, la perception parafovéale, bien que floue, demeure fondamentale pour contextualiser à la fois le contrôle saccadique et le traitement visuel ».

Cette première partie biologique suggère qu’il est impossible de discriminer correctement un mot s’il n’est pas dans le champ de notre fovea centralis qui est riche en cônes sensibles à la lumière. Pourtant, les prétentions de la lecture rapide semblent aller à l’encontre de cette analyse biologique. Nos théories seraient-elles erronées ? Ce ne serait pas la première fois. Faut-il alors compléter notre théorie biologique du processus de la vision ou réfuter les arguments qu’utilisent les tenants de cette doctrine ? Dans cette partie, nous allons passer en revue les arguments majeurs apportés par les partisans de la lecture rapide et les analyser à la lumière des preuves empiriques disponibles.

L’archétype du lecteur rapide pourrait être représenté par une personne qui tourne des pages machinalement. Comme si, en l’espace d’un zigzag oculaire, elle pouvait obtenir la totalité des informations contenues dans ces dernières. Cela impressionne le commun des mortels. Cependant, il en faut plus pour convaincre les scientifiques. Outre l’argument anatomique et physiologique, on sait que cette prouesse est impossible d’un point de vue empirique. Des expériences réalisées dans ce que l’on nomme le paradigme de la fenêtre contingente au regard, le paradigme du masque en mouvement et le paradigme de la frontière le montrent explicitement. Les expériences du premier paradigme étudient ce qui se passe lorsqu’on est privé de vision parafovéale tandis que les expériences du deuxième paradigme étudient ce qui se passe lorsqu’on est privé de vision fovéale. Dans ces expériences, les mots sont alors remplacés par des chaînes de x soit au niveau de la vision parafovéale, soit au niveau de la vision fovéale. 

Les expériences du troisième paradigme étudient ce qui se passe lorsqu’un mot spécifique dans une phrase est remplacé par un autre mot (ou non-mot). Le rétablissement du mot cible intervient lors d’une saccade oculaire, si bien que le lecteur ne s’en rend pas compte. De ces expériences, on peut tirer trois conclusions. La première, c’est que la vitesse de lecture (qu’on mesure généralement en mots par minute) augmente à mesure que la taille de la fenêtre augmente, autrement dit que la proportion de x diminue, jusqu’à atteindre une asymptote lorsqu’une ligne est complètement visible. C’est ce qu’on appelle l’empan visuel.

« L’empan visuel représente généralement quatre caractères sur la gauche et douze sur la droite [dans une écriture de gauche à droite, ndlr]. Il permet de repérer la longueur des mots, d’anticiper la structure du texte, de prévoir la prochaine saccade oculaire afin de déplacer efficacement son œil dans le texte. Les visions parafovéales et périphériques sont indispensables au processus de lecture », précise Saveria Colonna. La seconde, c’est que la vitesse de lecture chute de 60 % (de 4,3 à 6,2 secondes) quand on remplace plus de 15 lettres par des x. Autrement dit, on ne parvient pas à lire correctement dans ces conditions. La troisième, c’est que nous obtenons des informations de la vision parafovéale qui nous permettent de lire (de l’ordre de quelques dizaines de millisecondes) plus vite. Dans l’expérience du paradigme des frontières, les participants fixent moins longtemps le mot cible lorsque ce dernier reste identique que lorsqu’il est rétabli in extremis. 

Lorsque vous lisez, vous déplacez vos yeux en faisant ce que l’on appelle des saccades. Cela vous sert à déplacer votre fovea centralis sur le mot suivant ou à revenir en arrière si vous avez mal compris quelque chose. De fait, aucune information visuelle pure n’est obtenue pendant cette courte période. C’est pour cela que les partisans de la lecture rapide considèrent ces saccades comme du temps perdu. Mais, comme nous le rappelle Saveria Colonna, « les saccades se font très rapidement [10 à 30 millisecondes contre 250 millisecondes en moyenne pour une fixation, ndlr]. Même si on avait la possibilité de les supprimer, le temps gagné serait infinitésimal. De plus, même si on n’obtient pas de nouvelles informations lors de ces saccades, le processus cognitif d’encodage et de traitement de l’information continue pendant celles-ci. Les saccades sont un processus automatisé. Elles peuvent servir à corriger une erreur de compréhension dans le texte en revenant sur un mot ou à rectifier un « bug » oculomoteur qui nous ferait atterrir au mauvais endroit dans le texte. Aussi, elles s’adaptent, avec les fixations, à ce que nous sommes en train de lire. Des paramètres comme la lisibilité du texte, la difficulté linguistique, les propriétés intrinsèques du lecteur ou encore les objectifs de lecture peuvent influencer la taille et la fréquence des saccades ainsi que la durée des fixations, tout ceci pour nous permettre de mieux comprendre. C’est un processus indispensable qui n’est certainement pas du temps perdu ». 

Pourtant, « ces saccades ne sont pas indispensables à la lecture », comme nous le rappelle Kevin O’regan. Dès lors, les supprimer pourrait être utile si elles ralentissaient vraiment le processus de lecture. Or, le chercheur est catégorique : ce n’est pas le cas. Dans le monde de la lecture rapide, il existe des technologies regroupées sous l’acronyme RSVP pour rapid serial visual presentation (littéralement : présentation visuelle en série rapide). Elles consistent à vous présenter un mot après l’autre pour, justement, éviter les saccades et les retours en arrière (néanmoins certaines applications disposent maintenant de cette fonctionnalité). 

Néanmoins, ces technologies sont problématiques. Premièrement, elles ôtent au lecteur sa capacité à profiter des informations de son empan visuel dont nous avons parlé plus haut. De fait, certains mots sont moins importants que d’autres et notre cerveau le sait. Il saute généralement les déterminants et fixe beaucoup moins longtemps des mots très communs. « Les durées des fixations oculaires sont hétérogènes pour une bonne raison. Cela dépend de la complexité de ce que nous sommes en train de lire. Pendant le processus de lecture, nous traitons les mots au fur et à mesure, nous n’attendons pas la fin de la phrase. De plus, ces technologies entravent l’avantage majeur de l’écrit : la possibilité de revenir en arrière, s’indigne Saveria Colonna. La chercheuse ajoute que considérer ce temps comme étant du temps perdu est curieux. Il est nécessaire à la compréhension fine du texte que nous sommes en train de lire. »

Kevin O’Regan, quant à lui, est plus modéré sur la question : « Il est évident que, lorsqu’on lit un texte dans un livre, les saccades sont indispensables pour avancer, explorer, éventuellement reculer. L’idée de les éliminer par des technologies comme les RSVP n’est pas foncièrement idiote mais cela impliquerait certains inconvénients comme l’absence de régression et de contrôle sur la lecture. Aussi, le fait de supprimer l’action de la vision parafovéale pourrait être contourné en affichant plusieurs mots à la fois au lieu d’un seul. Mais alors un autre problème survient : la tendance naturelle de l’œil à bouger. En effet, dès que l’œil aperçoit quelque chose en vision périphérique, il a tendance à sauter ce qui peut clairement être un handicap avec ce type de technologies. Le chercheur développe également les causes de l’hétérogénéité des durées de fixations : « J’ai passé toute ma carrière à essayer de déterminer ce qui causait la variabilité des durées de fixation et je n’ai pas réussi à trancher la question. À ma connaissance, mes collègues toujours en poste n’y sont pas encore parvenus. Néanmoins, les hypothèses les plus considérées sont que les durées des fixations sont déterminées par un mélange entre une stratégie globale d’exploration, la longueur des mots, leur fréquence dans la langue et les processus cognitifs instantanés mis en jeu durant la compréhension du texte. »

La subvocalisation désigne cette petite voix intérieure qui est certainement présente depuis que vous lisez cet article (si vous lisez silencieusement, évidemment). Pourtant, les expériences réalisées sur le sujet sont unanimes : la subvocalisation des phonèmes participe de la bonne compréhension et l’inhiber est tout sauf utile à la compréhension.

Premièrement, parlons des expériences qui démontrent son importance dans la compréhension. Lorsqu’on présente à des participants des homophones – des mots qui ont une sonorité similaire – ils se trompent 19 % du temps dans des tâches de catégorisation (décider si le mot entre dans une catégorie donnée) contre 3 % du temps lorsque le mot est simplement proche orthographiquement. Par exemple, imaginez qu’on vous demande si le mot « chant » et le mot « chat » appartiennent à la catégorie agriculture (le mot cible étant « champ »). Ce que ces expériences démontrent c’est que dans une tâche de catégorisation, vous vous tromperez beaucoup plus souvent lorsqu’on vous présentera le mot chant (l’homophone) que le mot chat (proche orthographiquement). De la même façon, au sein d’une phrase, un homophone va passer inaperçu 12 % du temps contre 5 % du temps lorsque le mot est simplement proche orthographiquement. Typiquement, vous serez plus à même de ne vous rendre compte de rien dans une phrase comme « J’ai ouvert un conte en banque » que dans la phrase « j’ai un ouvert un côte en banque » (la phrase correcte étant « j’ai ouvert un compte en banque »). 

Pour Saveria Colonna, les conclusions sont assez claires, « ces expériences sur les homophones démontrent clairement qu’il y a une aide de la phonologie en lecture ». D’autres expériences ont tenté de mesurer la compréhension lorsque la subvocalisation est inhibée. Deux méthodes ont été utilisées par les scientifiques. Dans certaines expériences, on mesurait l’activité des muscles mobilisés lors de la parole pendant le processus de lecture silencieuse. Chez les individus à qui on demandait d’inhiber cette subvocalisation, la capacité à faire des inférences à partir de ce qu’ils avaient lu était altérée. D’autres expériences ont montré que c’est bien l’inhibition de la voix intérieure (compter dans sa tête, répéter un mot non pertinent dans sa tête) qui crée la confusion et non le fait de réaliser une autre tâche annexe (tapoter avec son doigt à un rythme régulier).

Pourtant, les partisans de la lecture rapide considèrent cette petite voix comme une habitude qui vient du fait que nous apprenons à lire à haute voix avant de commencer à lire en silence et que cette dernière est un frein qui entrave notre vitesse de lecture. « Tout ce qu’on fait dans le traitement du langage est efficace, s’exclame Saveria Colonna. Les expériences citées montrent bien que le processus de lecture est quelque chose d’automatisé qui n’est pas entravé par cette voix intérieure. Il est évident que la subvocalisation a un rôle dans la compréhension. Si cela gênait notre lecture, nous l’aurions abandonné depuis longtemps. » 

Au détour d’une formation en lecture rapide, vous pourriez entendre ceci : « Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi les feux stop utilisent la couleur et non les mots ? C’est parce que le cerveau humain traite la couleur très rapidement – beaucoup plus rapidement qu’il ne peut traiter les mots. » Cette affirmation est tout simplement fausse et on le sait depuis 1935. L’effet stroop est d’une robustesse impressionnante, si bien que vous pouvez le constater par vous-même tout de suite. Chronométrez-vous en donnant la couleur des mots (ou des x) de la colonne 1, puis de la colonne 2, puis de la colonne 3. 

Sans surprise, vous avez mis plus de temps à dénommer les couleurs dans la colonne 3 que dans la colonne 2 et dans la colonne 2 que dans la colonne 1. Le traitement du mot et celui de la couleur entrent en conflit. « L’effet stroop montre de façon frappante que le processus de lecture est d’une efficacité sans pareille. En somme, une fois que nous avons appris à lire, nous ne pouvons plus nous en empêcher, si bien que le mot gêne la tâche de dénomination de la couleur », explique Saveria Colonna. 

Avec cet avant-dernier argument, nous entrons dans les prétentions les moins convaincantes du millefeuille argumentatif qui soutient l’efficacité de la lecture rapide. En effet, ce dernier a des relents de pseudo-thérapie où on doit recourir à des témoignages et à l’expérience personnelle des clients satisfaits pour démontrer l’efficacité d’une méthode. Les dispositifs utilisés par ces personnes n’ont rien de scientifique. Lorsqu’on regarde de plus près les tests effectués par les clients, deux biais sautent aux yeux. Soit le test après la formation est plus facile que le test avant la formation. Soit, le test après la formation est réalisé en utilisant le même texte qu’avant la formation. Dès lors, la moindre complexité du texte ou la double exposition suffit à expliquer le fait que la compréhension reste intacte. 

Parfois, ils revendiquent la scientificité d’un index nommé index d’efficacité de lecture. Pour ce calcul, la vitesse de lecture est multipliée par le pourcentage de réponses correctes au test de compréhension. Mais la compréhension n’est pas évaluée dans la phase de pré-test avec cette méthode. Dès lors, les auteurs considèrent qu’essayer de conclure sur l’amélioration que le cours a engendré consiste à « comparer des pommes et des oranges ». On peut aussi raisonner par l’absurde pour démontrer le caractère loufoque de cet index. Si vous faites passer un test de compréhension à choix multiples (il existe aussi des tests de compréhension à questions ouvertes. Les deux ont leurs forces et leurs limites mais nous ne rentrerons pas dans ces considérations) à une personne qui a une vitesse de lecture de 5.000 mots par minute et qu’elle répond aux questions sans avoir eu le temps de comprendre le texte et obtient le score qu’il est possible d’avoir grâce au hasard, son index d’efficacité de lecture sera de 5.000 x 0,25 = 1.250 mots par minute. Mais si elle n’a rien compris au texte, peut-on vraiment dire que ce score vaut quelque chose ? 

Vous avez peut-être entendu parler de l’exploit d’Anna Jones. Cette championne de lecture rapide aurait lu le dernier tome de la célèbre saga de J.K Rowling en l’espace de 47 minutes. Les tests de compréhension attestant de son exploit manquent pour confirmer scientifiquement cette prouesse. Mais, même dans le cas où elle aurait réussi un tel test, beaucoup d’autres paramètres auraient sans doute permis de l’expliquer plutôt que celle d’une faculté extraordinaire de lire des pages en un coup d’œil. En effet, dans leur revue, les auteurs sont catégoriques : « L’avantage d’Anna Jones en lisant le nouveau livre de Harry Potter était d’avoir lu les livres précédents de la série. Cette expérience lui a probablement permis d’accumuler une grande quantité de connaissances de base sur les personnages, la structure de l’intrigue et le style d’écriture. La combinaison de ces connaissances de base avec un échantillonnage visuel à partir des pages du nouveau livre et une capacité très développée à réaliser des inférences étendues aurait pu lui permettre de générer un synopsis cohérent du livre. »

Cette explication est cohérente, selon Saveria Colonna. « Il n’est pas question de dire qu’aucune amélioration n’est possible en matière de processus de lecture. Simplement, ce n’est pas en agissant sur le processus oculomoteur que l’on s’améliore. Plus on devient expert d’un domaine, plus on va lire vite, connaître la structure des articles, le contexte du sujet. Tout cela permet de s’améliorer en jouant sur les stratégies de compréhension du lecteur », détaille la chercheuse. 

Angelo Argelo précise que « la vitesse de lecture est infiniment plus corrélée à nos capacités cognitives qu’à nos capacités oculomotrices. » Le chercheur raconte : « Il m’arrive de lire uniquement le début et la fin d’un article scientifique dans mon domaine par manque de temps. Mais étant donné que c’est mon domaine d’expertise, j’arrive à rapidement comprendre la problématique et à faire des inférences. Cela dit, c’est parfois un exercice risqué lorsque l’on veut comprendre les tenants et les aboutissants réels d’un texte. »

Un autre exemple mobilisé par les tenants de la lecture rapide est l’anecdote selon laquelle le président Kennedy pouvait prendre un exemplaire du Washington Post ou du New York Times et le lire en quelques minutes. Une telle performance serait louable pour une personne ne se tenant pas au courant des nouvelles quotidiennes. Cependant, considérez les connaissances et les informations préalables dont disposait une personne comme Kennedy. C’était le président des États-Unis. Il passait ses journées à être informé ou à être à l’origine des évènements importants qui sont ceux qui sortent dans la presse. Dès lors, le fait qu’il parvienne à se faire une idée de ce que disait le journal en un bref coup d’œil n’est pas si étonnant.

Cet appel aux inférences étendues à partir d’informations partielles et de connaissances préexistantes ne sort pas de nulle part. Des expériences ont permis de mettre cette capacité en évidence. Dans ces dernières, on demandait à trois groupes de participants de lire normalement, de parcourir, ou de lire rapidement plusieurs types de textes. Dans tous les cas, les lecteurs normaux étaient les meilleurs en matière de compréhension. Mais qu’en est-il des parcoureurs et des lecteurs rapides ? Lorsque les textes étaient simples et reliés à des connaissances courantes, les lecteurs rapides prenaient l’avantage. En revanche, si des textes techniques (tirés du magazine Scientific American dans ces études) où les connaissances de base à posséder sont rares dans la population générale, ce sont les parcoureurs qui prenaient le dessus sur les lecteurs rapides. Cela suggère que ce que les lecteurs rapides entraînent, ce n’est pas leur vitesse de lecture mais bien leurs capacités inférentielles. 

Cet argument n’est pas discuté dans la revue des chercheurs américains. C’est lors de notre discussion avec Kevin O’Regan qu’il a fait son apparition. En effet, le chercheur nous affirme que « le pourcentage d’informations retenues après la lecture d’un livre entier est faible ». Bien évidemment, cet argument ne valide toujours pas l’affirmation centrale de la lecture rapide qui prétend que vous pouvez tripler votre vitesse de lecture tout en comprenant le texte aussi bien.

Ce dernier concerne plutôt la façon que nous avons de lire. Kevin O’Regan détaille : « Il y a une sorte de sacralisation du livre qui voudrait qu’on le lise tout le temps du début à la fin , sans sauter de partie, en étant complètement passif. Or, ce qu’on sait, c’est qu’en étant actif et en sélectionnant les passages qui sont pertinents pour les informations que l’on souhaite, en tentant de faire des inférences sur ce qui va être dit, on réfléchit, on devient actif et, par conséquent, on retient mieux les propos de l’ouvrage. Cela ne veut pas dire qu’on lit plus vite, mais on gagne quand même du temps en sélectionnant mieux et en faisant plus largement travailler nos mécanismes cognitifs de compréhension et de raisonnement. La lecture doit, à mon sens, être guidée par la curiosité, et non par une obligation implicite qui suggérerait, pour on ne sait quelle raison, qu’il faut forcément lire un livre du début à la fin. Cela doit dépendre de nos objectifs de lecture. »

Une ancienne expérience que le chercheur cite dans un article écrit par ses soins va dans ce sens. C’est la motivation à lire et à apprendre sur un sujet qui semble à l’origine de la rapidité de la lecture. Les gymnastiques oculomotrices n’apportent pas grand-chose, si ce n’est une baisse de compréhension. Par contre, parcourir un texte, l’analyser, anticiper sur ce qui va être dit puis faire des inférences à partir de ce que nous avons lu peut être utile.

Alors, que faut-il conclure de toutes ces informations ? Plusieurs choses sont à noter. La première, c’est que l’affirmation centrale de la lecture rapide est un mensonge. Aucune des méthodes présentées par les coachs en lecture rapide ne permet d’améliorer votre vitesse de lecture sans impacter durablement votre compréhension. La deuxième, c’est qu’il faut adapter sa lecture à son objectif de lecture. On peut accepter de faire des compromis entre vitesse et compréhension, tout dépend de la raison qui nous amène à lire un texte. Est-ce pour en comprendre les moindres détails ? Est-ce pour avoir une vague idée du sujet ? Est-ce pour rechercher une information précise au sein de ce texte ? Tant d’objectifs qui peuvent être optimisés.

Lorsque nous cherchons une information précise dans un texte, il peut être utile de savoir détecter rapidement les titres, analyser la structure des paragraphes ou rechercher des mots-clés pour localiser des informations potentiellement pertinentes et, in fine, lire attentivement le passage qui nous intéresse. Aussi, être actif dans le processus de lecture en prévoyant ce que l’auteur va dire ou les contre-arguments peut être très intéressant. Cela est bien plus utile que de faire des zigzags qui ne servent strictement à rien. Quand nous voulons comprendre rigoureusement un texte, nous pouvons aussi rendre le processus plus agréable et plus fluide. Pour cela, pas de recette miracle : il faut lire beaucoup et lire de tout. Cela participera à améliorer plusieurs choses. Tout d’abord l’effet de fréquence. En effet, plus un mot est intégré dans notre lexique courant, moins on va le fixer. Ensuite, la pluralité des contextes et des structures que nous rencontrerons pourra améliorer nos connaissances et notre capacité à réaliser des inférences cohérentes.

Enfin, lorsqu’on souhaite gagner un temps considérable dans le temps de lecture, il faut devenir expert d’un domaine. Cela met bien en évidence le fait que, pour lire un peu plus vite, ce sont bien nos capacités cognitives de compréhension qu’il faut améliorer et non pas nos capacités oculomotrices qui sont automatisées et considérablement déterminées par la composition biologique de notre œil. En outre, même si notre vision pouvait être améliorée, nous ne lirions pas nécessairement plus vite. « Plus nous allons lire, plus nous allons accéder rapidement aux mots et à leur sens. Ce qu’il faut viser, c’est l’amélioration de la compréhension, pas celui du contrôle oculomoteur », conclut Saveria Colonna.

La meilleure façon de se rappeler que la prétention première de la lecture rapide est une escroquerie intellectuelle est de se souvenir de cette citation de Woody Allen : « J’ai suivi un cours de lecture rapide où vous passez votre doigt au milieu de la page et j’ai pu lire Guerre et Paix de Dostoïevski en 20 minutes. Ça parle de la Russie. »

Intéressé par ce que vous venez de lire ?

Abonnez-vous à la lettre d’information La quotidienne : nos dernières actualités du jour. 

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici