Fidèles à la tradition, des milliers d’Haïtiens ont fait la fête durant la période pascale, chacun suivant ses croyances. Les défilés de Rara et les processions catholiques ont donné la vague impression, du moins à celui qui sait encore rêver, que nous avons, l’espace d’un cillement, refait du « lien social » dans cette société extrêmement déchirée. C’est quand même curieux de voir à quel point mythes et religions sont encore à l’œuvre dans cette Haïti où n’habite presqu’aucune valeur, mêmes celles qualifiées d’universelles. A Jacmel comme à Petit-Goâve, à Léogâne comme à Port-au-Prince, les bandes de Rara ont réuni des foules de gens qui exprimaient, avec ou sans « manfoubinisme », leur joie de goûter à un petit moment de bonheur aussi furtif soit-il. Pareil pour les chrétiens qui ont marché plusieurs kilomètres en procession, en témoignage de leur foi dans le Christ ressuscité. D’un coté comme de l’autre, tous ces Haïtiens voulaient faire passer un seul et même message : « l’envie de Vivre ». Ces Haïtiens n’ont pas célébré la période pascale parce qu’ils ont pactisé avec le mal, encore moins par indifférence pour la crise multiforme et multidimensionnelle dont ils sont les otages. Loin s’en faut ! La tradition, dans son mode d’expression, s’apparente toujours à une forme d’insouciance enfantine. Les sociologues peuvent en dire long sur la question.

Le mur…

Face à la capacité de certains Haïtiens à grossir leurs riens pour en tirer une certaine raison de continuer à vivre, il y a ce qu’on appelle, faute d’expression plus appropriée, l’Etat. Cet Etat qui, malheureusement pour eux, prend toujours le visage de la menace permanente. Cet Etat de pacotille qui aime à se prendre pour Léviathan, sans pouvoir leur garantir un minimum de sécurité. Cet Etat, dit-on, à tort ou à raison, complice d’individus douteux et partisan d’un capitalisme à visage inhumain. Cet Etat qui se fait muraille quand le peuple réclame un pont pour cheminer, sans trop grande ambition, vers un singulier petit rêve en noir et blanc. Cet Etat qui élargit chaque jour davantage la sphère des malheurs. C’est l’envie de vivre face au défi d’exister !

Droit de vivre

Puisque toute société trouve sa force dans le récit qu’elle élabore autour de ses valeurs fondamentales, de son mythe fondateur, rappeler à l’Etat son envie de vivre, par toute forme de manifestations culturelles (Rara, procession, carnaval, fêtes champêtres…), est un impératif catégorique. « Etre ou ne pas être : tel est la question. » D’ailleurs, à bien y penser : l’indifférence face à la tradition, c’est un vice qui déshonore une nation. 

GeorGes E. Allen