Hommage à Manno Charlemagne, la voix de la liberté !

0
750

Manno s’en va, et sa voix continue de rebondir dans ma tête. Cette voix qui chante dans le tourment d’une société en ébullition, annonçant la fin de la dictature et l’avènement d’une démocratie bafouée, souillée et mesurée. Jamais la voix d’un artiste n’a autant marqué les luttes sociales en Haïti. C’est la voix de la mobilisation, de la conscience, de l’engagement et du révolté. Cette voix vêtue de la couleur de la vie plane sur le temps. Elle ne peut ni s’éteindre ni s’enfouir dans les méandres des souvenirs populaires.
Sur les cordes de sa guitare coulent à flots les notes de la « supranégritude ». Des mots qui bercent, font frémir et caresser la liberté sur la terre de la liberté. Sa voix a transpercé l’ombre de nos malheurs et est devenue le chant spirituel des opprimés, des oubliés d’un système qui assassine l’espoir et efface les souvenirs des épopées de jadis dans la mémoire collective. Elle s’affirme devant les regards livides des dominés et déchire ces mélopées mélancoliques qui cachent l’angoisse coutumière de certains dans le processus d’affirmation de notre « haïtiannité ».

Au bout de sa fructueuse fatigue, Manno aura réveillé l’humain à son humanité. Sa musique a défait les mirages dressés en épitaphe dans les nécropoles de l’oubli d’une histoire glorieuse, pour camper la vraie réalité sur les ruines du désespoir pathétique des bourreaux nostalgiques. Cette apologie de la lutte des classes comme moyen pour construire le bonheur en projet collectif devient dans le verbe de l’homme, la principale force de libération d’un peuple prisonnier des discours messianiques du néolibéralisme triomphant.
Sa musique est un droit d’honneur à l’État et aux élites encore colonisées, ces collabos qui participent à la réification de l’homme haïtien dans le grand projet de mondialisation des puissants. La voix de Manno aura été une grande barrière contre la dépersonnalisation et le bovarysme envahissant des années 80 et 90 installés comme outil de différenciation et d’infériorisation de la masse.
La pitié internationale érigée comme instrument de contrôle contre les petits pays a été la cible de l’artiste, tout comme les institutions du Bretton Woods, ces baromètres de la misère et de la domination. Poète du changement, le Tèt Kole puisé dans sa muse comme l’arme ultime contre la domination, permettra de nous réinventer en tant que peuple.

La restitution de la Nation à ce peuple, placée au cœur de ses chansons, est une réclamation minimale, pour des hommes frappés depuis des lustres d’« innessentialités », dépouillés de la richesse de leur terre et de leur identité.
Emmanuel Charlemagne surgit dans l’ombre de nos malheurs pour nous indiquer la voie vers la liberté en nous faisant pénétrer les compartimentations du néocolonialisme. Ses chansons ont lancé la marche vers la construction de cette unité supérieure nécessaire pour sortir du carcan du monde « modernisé », et affirmer notre originalité, en éliminant tous les éléments corrosifs qui détruisent nos valeurs, notre mode de vie et cette esthétique fondamentale à notre identité de peuple.

Manno le rebelle chante dans l’éternité. Il continuera à trouver les mots pour fustiger avec véhémence toutes les formes qu’a prises l’avilissement des plus pauvres dans les discours et dans les regards des dominants. Ce texte en guise de requiem est un cri d’espoir et de révolte contre l’inacceptable, également une marque de reconnaissance envers un héros ignoré dont les mots résonnent encore dans l’éternité.

Lionel Edouard

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici