Jeudi, un double attentat-suicide, suivi de fusillades, a tué 90 civils, 28 talibans et 13 soldats américains. Une attaque revendiquée par Daesh qui frappe un grand coup sur la scène géopolitique, et atteint les talibans à travers les Etats-Unis.Jeudi, un double attentat-suicide, suivi de fusillades, a tué 90 civils, 28 talibans et 13 soldats américains. Une attaque revendiquée par Daesh qui frappe un grand coup sur la scène géopolitique, et atteint les talibans à travers les Etats-Unis.

Jeudi, un double attentat-suicide, suivi de fusillades, a tué 90 civils, 28 talibans et 13 soldats américains. Une attaque revendiquée par Daesh qui frappe un grand coup sur la scène géopolitique, et atteint les talibans à travers les Etats-Unis.

Le bilan est effroyable, incertain et sans doute appelé à évoluer encore. Jeudi après-midi, aux portes de l’aéroport de Kaboul, un double attentat-suicide, suivi de fusillades, a tué 90 civils auxquels s’ajoutent au moins 160 blessés, d’après les dernières statistiques rapportées par la BBC et CNN, 28 talibans et 13 soldats américains, qui déplorent aussi 18 blessés. Il s’agit là des plus lourdes pertes essuyées par les forces armées des États-Unis en Afghanistan depuis août 2011, et une attaque qui avait emporté les vies de 30 de leurs soldats.

L’attentat de jeudi – auquel s’attendaient les puissances occidentales autant qu’elles le redoutaient – s’est en fait déroulé en deux fois deux volets, du côté d’accès Abbey Gate et de l’Hôtel Baron: une double explosion d’abord, suivie de deux fusillades. L’ensemble a été, sans surprise, revendiqué par Daesh qui s’est même vanté dans sa communication que l’un de ses kamikazes ait pu s’approcher à moins de cinq mètres des militaires américains. Ceux-ci font donc figure de cibles prioritaires du défunt « Califat » salafiste.

« Ce sont bien les soldats américains qui étaient la cible principale. L’État islamique a frappé les soldats américains à un moment où les médias du monde entier sont à Kaboul. Ça crée une publicité inédite pour eux », a remarqué jeudi soir Jérôme Poirot, ancien adjoint du coordonnateur national du Renseignement auprès de nos caméras.

Avant de la nuancer, en soulignant le « double objectif » poursuivi par Daesh, Emmanuel Dupuy, président de l’Institut Prospective et sécurité en Europe et surtout ex-conseiller politique auprès des forces françaises en Afghanistan, a dans un premier temps conforté cette position sur notre antenne ce vendredi matin: « L’objectif est notamment de montrer, de manière humiliante, que les Américains ont totalement perdu cette guerre, après 20 ans de présence, près de 2500 militaires américains tués, 3500 de l’Otan ». D’où « un effet de sidération » pour le spécialiste.

En plateau, notre éditorialiste pour les questions internationales, Patrick Sauce, a d’ailleurs longuement analysé le camouflet subi par les Américains, un drame qui aura du mal à passer. Mais moins, au fond, pour son bilan humain que pour le choc symbolique qu’il représente:

« Dans quelques jours, il y a au moins 13 cercueils – et parmi eux dix Marines – qui vont arriver sur une base américaine avec un cérémonial qu’on connaît tous. » « On verra ces images d’hommes et de femmes avec la casquette blanche, le col relevé, qui tireront en l’air devant un cercueil. Et ça marque les Américains plus encore que les bilans », a décrit le journaliste.

On se méprendrait, pourtant, à transformer l’horreur en un duel entre Daesh et les États-Unis. Ainsi, Emmanuel Dupuy a mis en lumière la seconde ligne de force de ce double attentat, et peut-être sa vraie trame:

« Montrer que les talibans ne maîtrisent pas, comme ils le prétendent, la situation sécuritaire. »

Décidément, tout va par paires dans cette dernière opération conduite par Daesh qui y trouve une double vertu après la cascade de défaites militaires qui a achevé de souffler ses rêves d’empire en 2019.

Il s’agit de dire que « l’État islamique est en train de renaître de ses cendres », a encore noté l’ancien conseiller conseiller politique de nos troupes en Afghanistan qui y a aussi vu « une façon de revenir sur le devant de la scène pour montrer que le nouvel ennemi, ce sont les talibans au pouvoir ».

La haine entre ces deux familles islamistes est bien connue. Certes, leur pratique et leur lecture rigoristes de l’islam se ressemblent comme des sœurs. Mais le parallèle s’arrête là, et les soldats enrolés sous la bannière noire « califale » sont à couteaux tirés avec le drapeau blanc striées de caractères sombres des nouveaux maîtres de Kaboul, comme ils le sont avec leurs alliés d’Al-Qaïda. Au point qu’on a pu voir, à l’époque où ils n’étaient encore que des insurgés, des talibans faire objectivement cause commune avec l’armée régulière afghane soutenue par Washington contre la menace Daesh.

Plus récemment, le 15 août dernier précisément, les talibans s’emparaient de la prison de Pul-e-Charkih dans l’est de Kaboul en même temps que du reste de la ville. Tout à leur triomphe, ils en libéraient des milliers de prisonniers – de droit commun ou politiques, sans y regarder de plus près.

Une catégorie de détenus n’a cependant pas bénéficié de cette libéralité: les hommes de Daesh, aussitôt transférés vers un autre pénitencier. Leur éphémère émir y a même rencontré un sort plus funeste: Muhammad Zia-ul-Haq a ainsi été exécuté sur place par les talibans.

L’animosité mutuelle est d’autant plus féroce que le binôme partage une origine commune. « Les membres de l’État islamique sont au départ des talibans pakistanais, ensuite rejoints par des dissidents talibans afghans qui souhaitaient un mouvement encore plus rigoureux », a développé ce vendredi matin le présentateur de RMC, Nicolas Poincaré. Bien sûr, le recrutement de Daesh s’est plus tard diversifié.

« Ils ont reçu les renforts de ceux qui avaient quitté la Syrie et l’Irak après l’écrasement de Daesh là-bas. Et puis on a vu arriver dans cet Afghanistan devenu leur dernier sanctuaire des Syriens, des Irakiens, des Tchétchènes et plus récemment des musulmans venant de Chine, les Ouïghours fuyant la répression de Pékin, et des islamistes venant des anciennes républiques soviétiques, des Ouzbèks, des Turkmènes, des Tadjiks », a listé le journaliste, résumant: « Bref, une internationale des barbus ».

Une variété ethnique que recoupe et qui nourrit une fracture idéologique. Là où les talibans veulent en quelque sorte construire un islamisme dans un seul pays, Daesh a d’autres plans et ceux-ci ne cadrent pas avec l’idée de frontières.

« Les talibans sont des nationalistes, qui ne veulent régner que sur un seul pays, l’Afghanistan, alors que l’État islamique se fout de l’Afghanistan mais veut instaurer la Charia dans le monde entier », a lancé Nicolas Poincaré qui a enfin pointé que cette divergence se renforçait d’une accusation de tiédeur des seconds à l’égard des premiers, et d’un effroi des islamistes afghans à l’endroit de leurs rivaux « internationalistes »:

« Les talibans considèrent l’État islamique comme des rivaux dangereux et incontrôlables, l’État islamique considère les talibans comme des traîtres qui ont négocié avec les Américains ».

Le départ des Américains bientôt achevé malgré le chaos, la disparition de l’armée afghane, ensevelie sous les décombres de l’État qu’elle était censée protéger des talibans qui l’ont finalement submergée… Tout concourt à installer les membres de ce couple infernal dans un long face-à-face au cœur de l’Asie centrale auquel nul ne voudra se mêler. Et les attentats de l’aéroport le montrent assez: il s’agira d’un combat à mort.