Ils sont morts, pourtant ne sont pas partis. Ils nous hantent. Ils étaient venus, n’ont pas survécu et sont devenus des cadavres ; des voix réduites au silence. Ils ont résisté au coronavirus, mais n’ont pas été immunisés contre le crime parce que vivre en Haïti tue à coup sûr, déshumanise de toute façon et viole toute intégrité. L’État n’est ni le complice ni l’auteur. Il est le mal. Ses représentants nous observent, surfent sur nos colères et nous formulent des vœux. Comme nous, ils sont choqués. Ils ne sont coupables de rien et ne sont responsables d’aucun de nos malheurs. Entre nous, comment accuser des gens qui n’avaient pris aucune responsabilité ? Ils ne sont que des titulaires de fonctions, de postes et de titres. Croire qu’ils feront de leur mieux est une exaltation fantasque.

Nous sommes les seuls coupables. Car c’est nous qui sommes vulnérables. Chaque Haïtien portant une promesse est condamné. Qu’elle soit une promesse de vivre paisiblement ou de servir la communauté, le sort reste inchangé : l’assassinat. On assassine tout : des rêves, des hommes, des femmes, des enfants, la hardiesse de vouloir vivre et l’audace d’espérer. Que m’est-il permis d’espérer ? La seule audace est la clairvoyance. Nous dire la vérité sans angélisme vaut à la fois la force et l’optimisme. Le prochain sur la liste c’est moi, c’est toi ; nous mourrons tous. En fait, nous ne vivons plus, depuis un certain temps. Nous végétons. Qui peut prétendre vivre sans espérance ?

S’indigner paraît stérile. Ce texte l’est d’autant. Toute indignation prend ici un air d’aboiement puisque la caravane mortifère passe avec fracas. Aveugle, elle ne choisit pas ses victimes. Sa prédation ne connaît aucune limite. Élève, bâtonnier, étudiant, citoyen lambda ont déjà transvasé leur sang au sol. Comment alors espérer m’échapper de ce feu macabre qui répand ses flammes ignobles sur mes concitoyens ? D’ailleurs, je remplis toutes les conditions de la victime potentielle : je vis en Haïti, je circule seul et tous les jours. Feu Monferrier Dorval n’avait pas choisi la mort. Evelyne Sincère voulait vivre. Grégory St-Hilaire réclamait éducation et justice. Tous ceux dont on juxtaposera défunt à leurs noms avaient foi au lendemain qui vient. Mais ils ont oublié quelque chose : quand la mort est donnée par des poids lourds, attendre le meilleur est poids plume. Les Épicuriens nous auraient proposé de profiter de l’instant présent. L’instant ne peut malheureusement pas servir pareille cause car la survie occupe toute la place. Nos cillements nous appartiennent dans la mesure où ils nous permettent de voir la mort se déplier sous nos yeux.

Je tutoie la mort à chaque pas, au moindre déplacement. J’assume mon intranquilité, mais je n’ai pas peur.  Jamais les lâches ne viendront à bout de ma dignité. Ils perdront. 

Réginald Calixte

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