Alors que le Liban s’enfonce dans une crise politique, économique et humanitaire, les enfants en sont les premières victimes.Alors que le Liban s’enfonce dans une crise politique, économique et humanitaire, les enfants en sont les premières victimes.

Alors que le Liban s’enfonce dans une crise politique, économique et humanitaire, les enfants en sont les premières victimes.

« Mon salaire paie la nourriture des enfants, c’est tout. » Milda Boulos, assistante médicale dans un hôpital, est la mère de quatre enfants. Tout allait bien pour cette famille de la classe moyenne, propriétaire d’une petite maison à Beyrouth. L’aîné de 13 ans, les jumeaux de 11 ans et la benjamine de 6 ans étaient scolarisés dans un établissement privé, comme une large majorité d’enfants libanais.

Mais en 2018, le pays est entré en récession. Depuis, le Liban s’enfonce dans une crise économique, financière, sociale et politique. L’une des pires que le monde ait connues depuis le milieu du 19e siècle, juge la Banque mondiale. Une situation dramatique qui a empiré avec l’explosion accidentelle du port de Beyrouth qui a ravagé la ville l’année dernière.

Le mari de Milda Boulos, qui travaillait dans un élevage de poules, a perdu son emploi – il est depuis toujours au chômage. En quelques semaines, les économies du couple se sont envolées et il est devenu impossible de payer les frais de scolarité.

Dorénavant, près de 80% de la population libanaise vit ainsi sous le seuil de pauvreté. Le PIB a dévissé, la monnaie s’est effondrée, les prix ont explosé de plus de 80%, l’électricité est rare et l’essence est quasiment introuvable quand elle n’est pas hors de prix – elle a augmenté de 550% depuis juin, rappelle RFI.

« C’est une descente aux enfers », déplore pour BFMTV.com Stéphanie Baz, conseillère en communication politique et auteure de Liban debout malgré tout. « L’État est de moins en présent, les services publics disparaissent, les aides internationales sont détournées, les retraits d’argent sont limités. On parle de plus en plus d’un risque de guerre civile. »

Le climat politique et communautaire est de plus en plus tendu – l’enquête sur l’explosion du port de Beyrouth a exacerbé les tensions. Mi-octobre, lors d’une manifestation en lien avec l’enquête sur l’explosion, une fusillade a fait six morts. Le chef du Hezbollah a accusé le parti chrétien de vouloir déclencher une guerre et l’a mis en garde, prévenant qu’il disposait de « 100.000 combattants armés et entraînés ».

Les enfants payent le prix de ce marasme. Selon un rapport de l’Unicef, un tiers des petits Libanais ne mange pas à sa faim. Quelque 15% des familles ont interrompu leur scolarité, un enfant sur dix a été envoyé travailler. Et à la crise se sont ajoutées la pandémie et la fermeture des écoles. Faute d’ordinateur et d’accès à internet, impossible par exemple pour les enfants de Milda Boulos de faire l’école à la maison.

« Une troisième année perdue serait, pour les enfants, une catastrophe en terme de décrochage », estime Maya Ibrahimchah, fondatrice de l’association Beit El Baraka qui finance, via son programme Forsa, la scolarité de 32.000 enfants.

Pour éviter un retard « irrécupérable », Maya Ibrahimchah a noué un partenariat avec les établissements scolaires privés pour que les enfants, dont les parents ne peuvent plus payer les frais de scolarité, ne soient pas déscolarisés. « Nous faisons le travail de plusieurs ministères. Nous sommes allés dans toutes les écoles et nous leur avons dit: ‘scolarisez les enfants, on s’occupe de payer le salaire des enseignants, l’électricité’. Maintenant, il faut qu’on trouve 10 millions de dollars mais on a de plus en plus de mal à convaincre des donateurs. »

C’est grâce à l’association que les quatre enfants de Milda Boulos ont pu retourner à l’école à la rentrée. Beit El Baraka a ainsi pris en charge leurs frais de scolarité.

« Depuis 2018, on avait du mal à payer mais l’école avait été compréhensive et nous avait accordé une réduction », explique Milda Boulos. « Puis les enfants ont passé deux ans à la maison et là, on ne pouvait plus du tout payer. J’avais peur qu’ils ne retournent pas en classe. »

Si les écoles ont rouvert, les enfants ne se rendent en classe que quelques jours par semaine faute de carburant aussi bien pour les enseignants que pour les bus scolaires – un service que les familles ne peuvent plus non plus payer.

La crise est d’autant plus forte que le système scolaire libanais accorde une large place à l’enseignement privé. Ces établissements scolarisent les deux tiers des quelque 1,25 million d’élèves et emploient 60% des 40.000 enseignants du pays. Il faut dire que le décalage est conséquent avec le public, « aussi bien en terme de niveau que de qualité d’enseignement », note Alex Issa, docteur associé au Centre de recherches internationales (Ceri) de Sciences Po, spécialiste du Liban, auprès de BFMTV.com.

« Au Liban, payer pour l’éducation de ses enfants relève de la norme, y compris pour les classes moyennes ou les foyers plus modestes », ajoute Stéphanie Baz.

Sauf qu’avec l’effondrement de l’économie libanaise, le financement des écoles privées a chuté. De nombreux enfants scolarisés dans ces établissements sont venus grossir les rangs des écoles publiques. Mais ces dernières, déjà faiblement financées, ne sont pas en mesure d’absorber ce public supplémentaire. Avec une difficulté supplémentaire: l’exode d’une partie de la population, dont les enseignants.

« C’est un phénomène inédit », note David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l’Iris. « À terme, cette hémorragie pourrait mettre à mal la stabilité du système scolaire libanais. »

Professeure d’anglais dans un lycée privé, Sultaneh Abouzeid a aussi envisagé de quitter le Liban. Avant la crise, son mari était à la tête de sa propre entreprise d’import-export et le couple vivait confortablement. Aujourd’hui, le couple est ruiné. Son conjoint se contente de liquider ses stocks, faute de dollars pour poursuivre son activité. Mais il refuse de quitter le pays.

« Il me dit que ce n’est pas à son âge qu’il va repartir de zéro », témoigne-t-elle pour BFMTV.com. On a tout perdu, quasiment du jour au lendemain. « Maintenant, on essaie de survivre. Mais le plus dur, c’est pour les enfants, ils ne comprennent pas. »

Sultaneh Abouzeid gagne tout juste 100 dollars par mois, de quoi payer le carburant pour se rendre quatre jours par semaine dans son lycée, en partie subventionné par l’association Beit El Baraka. Des cours d’anglais particuliers complètent ses modestes revenus. Elle s’estime cependant chanceuse: elle n’a pas à payer pour la scolarité de ses trois enfants du fait de son poste d’enseignante au sein de l’établissement.

En plus de scolariser les enfants, Beit El Baraka les nourrit. « Certaines familles nous ont dit: ‘il faut que mon enfant retourne à l’école, c’était son seul repas de la journée’, assure Maya Ibrahimchah.

« Il n’y a que l’éducation qui peut sauver le pays », conclut-elle. « La scolarité d’un élève, c’est 350 euros par an. Ce n’est pas grand chose. On peut sortir ce pays de la crise, mais c’est maintenant qu’il faut agir. »

Avant qu’il ne soit trop tard. Car comme le rappelle le chercheur David Rigoulet-Roze, on estime que les Libanais ont déjà « perdu près de quatre ans en terme de résultats scolaires par rapport aux autres élèves des pays de l’OCDE selon le rapport 2020 de la Banque mondiale sur l’éducation ».