« Il est bien connu que la patrie se reconnait toujours au moment de la perdre ». Albert Camus

Onze ans après le séisme du 12 janvier 2010, Haïti a été une nouvelle fois mise à rude épreuve, le samedi 14 août 2021, date marquant le 230ème anniversaire de la Cérémonie du Bois Caïman. En effet, le Grand Sud a été secoué par un tremblement de terre de magnitude 7.2 sur l’échelle de Richter. Les pertes en vies humaines et matérielles sont considérables. Hélas, l’on compte encore des cadavres dans la Première République noire transformée depuis des lustres en pays de morts-vivants, en cimetière de zombies fonctionnels.

Libres aux adeptes du vodou de sortir leur interprétation eschatologique pour tenter d’expliquer la coïncidence entre le cataclysme et la date rappelant l’événement mythique de 1791 ! Libres à eux de croire que les Loas ont parlé ! Ce qui peut être bien vrai, puisqu’en Haïti il y a une parfaite congruence entre la mystique et l’historique. Fermons la parenthèse.

Plutôt que de vouloir interpréter ce qui s’est passé tôt dans la matinée du 14 août 2021 au prisme de l’eschatologie, il faut essayer de le comprendre sur un angle logiquement plus concret et plus réaliste, pour mieux saisir son essence afin de lui donner un sens. Par-delà sa cruauté, le séisme du weekend écoulé est un rappel de la Nature à l’Homme, un rappel pour l’Avenir.Puisqu’en Haïti, paradoxalement, nous parlons la même langue sans se comprendre, la Nature se charge de nous rappeler, dans son langage propre, nos Devoirs. Comprenne qui pourra. Le message est pourtant clair : Haïti est dans l’urgence de construire. Evitons de commettre l’erreur, volontaire ou involontaire, de croire que nous allons reconstruire. L’idée même de reconstruction suppose qu’il y a une base, un socle, une fondation. Que l’on ne s’y méprenne pas ! Il n’y a rien… ou presque. Haïti est la terre de toutes les absences. Absence d’Etat. Absence de familles. Absence d’écoles. Absence d’institutions… Tout a été mal fait, donc tout est à refaire de fond en comble. Construire qui? Construire quoi?

Avant tout, l’Homme

Aujourd’hui, dans la hiérarchie des urgences, il faut placer la construction de l’Homme haïtien au-dessus de tout. A qui revient cette grande et noble tâche dans ce pays où l’habit du moine se confond avec celui du hougan, celui du hougan avec celui du pseudo-musicien? Dans ce pays où tout le monde semble être dans le même panier, pour parler plus clairement. Certes, les Hommes d’élite, que nous appellerons ici les « Bâtisseurs d’Hommes d’Avenir », sont peu nombreux. C’est un fait ! Mais Dieu merci nous en disposons. Haïti n’est pas foutue, même si, à l’évidence, tout invite au pessimisme le plus incurable. Il existe encore des hommes qui pensent Haïti et attendent le bon moment pour prendre la place qui leur revient en vue de la [Haïti] transformer. C’est à eux qu’incombe l’auguste tâche de construire les Hommes d’Avenir. Dans le grand bruit permanent qui caractérise notre « société », la voix des « Bâtisseurs d’Hommes d’Avenir » est inaudible, quand ils ne se cachent pas, esprit de discernement oblige, dans leur profond mutisme. L’Homme haïtien dont l’urgence de construire se fait aujourd’hui sentir ne sera autre que celui pour qui la Patrie est à la fois une bonne raison de vivre et de mourir. Cette raison éclairante est le socle de toutes les grandes Nations…

Homme d’Avenir, édificateur d’Etat…

Puisque l’Etat ne vaut que ce que valent les hommes qui détiennent le pouvoir, comme le croit raisonnablement Jean Price Mars, seul l’Homme d’Avenir est digne de construire un Etat fort, garant de la régulation des mouvements provoqués par l’intérêt des individus et des groupes, obstacle majeur à toute bonne volonté de faire société… Ici, loin d’être un cliché, l’Etat fort dont il est question est cet Etat républicain dont nous pouvons, au cœur même du cauchemar que nous vivons, espérer quelque lumière, sachant qu’elle ne viendra que de lui.

Nos malheurs, passés, présents ou futurs, sont une « Chance » de l’histoire. Aussi tragique qu’il soit, dans cette Haïti déjà en proie à toutes les misères, le tremblement de terre qui a frappé de plein fouet le Grand Sud en est une (nos irresponsabilités auraient pu occasionner le pire). Il est « Chance » parce qu’il est rappel… Puisque la majorité de nos problèmes existent du fait de l’absence de l’Etat, il est donc urgent de construire l’Homme d’Avenir. Aux grands hommes les grandes tâches !

GeorGes E. Allen