« J’invite le peuple à se fâcher ». « Depuis tout ce temps, le peuple haïtien aurait déjà dû se mettre en colère ». « La crise a atteint sa culminance, désormais seul le peuple détient la solution ». Le genre de déclarations qui se multiplient de manière effrénée quotidiennement. Elles sortent de la bouche d’hommes politiques, de militants de droits de l’homme, de syndicalistes. Tous semblent vouloir s’en remettre à la volonté du peuple haïtien de se faire justice face à ceux-là qui le maintiennent dans la misère en entretenant les fossés d’inégalités. Ils guettent un soulèvement populaire avec la vocation d’inverser radicalement la tendance. A leur grand dam, ce dernier, par un curieux hasard, tarde à s’insurger ; le vase attend encore la dernière goutte d’eau qui doit le faire renverser. Au comble de l’attentisme, les acteurs veulent donner un coup de pousse au sort en se livrant, dans les espaces médiatiques, à une démarche d’incitation à la violence, une invitation au « dechoukay » qui ne veut surtout pas dire son nom.

Terriblement impatients de voir la colère du peuple se déchaîner pour provoquer le chaos père du tabula rasa, certains s’interrogent en se référant à des précédents historiques. Où est passé l’esprit guerrier des Haïtiens ? Est-ce vraiment ce peuple qui a fait 1986 ? Autant de questions pour dire qu’ils ont déjà vu cette population se livrer au « mache pran yo » pour beaucoup moins que ça. Un fait curieux peut être observé dans leurs appels au soulèvement : ils semblent, sans s’en rendre compte, se désigner eux-mêmes pour être les cibles de la rage populaire qu’ils attisent. Ils souhaitent ardemment que la population aille s’expliquer avec ceux et celles qui œuvrent à la destruction de la nation, un profil qui correspond à la majorité des lanceurs d’alerte dont des journalistes, des politiques, des hommes d’affaires, acteurs de la société civile qui ne sont pas en odeur de sainteté. Ne se rendent-ils pas compte du coté « kamikaze » de leur démarche ? Ou peut être qu’ils en ont conscience mais savent d’avance où ils vont se mettre à l’abri au moment du « kraze brize » qu’ils appellent de tous leurs vœux ? Une chose est quasiment sûre : la totalité des acteurs, des élites qui réclament ce soulèvement n’y prendront guère part.

Tous les épisodes de l’histoire d’Haïti où le peuple a pris les choses en main pour briser un ordre établi impliquent l’intervention d’un leader, car la foule ne peut pas penser et agir par elle-même. Des grands penseurs ont élaboré des théories qui illustrent cette affirmation, à l’instar du physicien anglais Thomas Fuller qui disait que : « La foule a beaucoup de tête mais pas de cervelle ». Maintenant d’où viendrait ce leader ? Comment s’introduirait-il dans la lutte ? Comment s’imposerait-il dans un tel climat de méfiance ? On peut supposer que c’est d’autant plus improbable que le peuple, à force d’être trop souvent dupé, ne fait confiance à aucune figure de leadership. Partant de ces considérations simplistes, il ne serait pas bête de croire que le citoyen lambda pourrait attendre encore longtemps avant de voir le courroux de la population s’abattre sur les fossoyeurs de la nation.