Compas : ces rendez-vous mythiques qui ont façonné une époque… et qui ont disparu
On ne finirait pas d’énumérer les espaces et les rendez-vous qui, dans les années 70 et 80, faisaient vibrer la musique dansante haïtienne : le compas. Jusqu’au milieu des années 80, une certaine politique culturelle soutenait encore, dans une certaine mesure, la promotion de ce genre musical créé il y a 71 ans par Nemours Jean-Baptiste.
Les cinquantenaires et plus se souviennent sans doute de « Top Jeunesse », diffusée chaque vendredi soir depuis l’Institut Pédagogique National (IPN), aujourd’hui siège du Ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle. Retransmise sur la Télévision Nationale d’Haïti (TNH), l’émission constituait une véritable vitrine pour les groupes de compas, notamment Tabou Combo, Skah-Shah, Bossa Combo et Les Frères Déjean, entre autres.
Grâce à cette retransmission, le grand public pouvait assister, depuis son salon, aux concerts donnés à l’IPN, tandis qu’un nombre limité de spectateurs occupait la salle. Une époque où la musique se vivait, se partageait et surtout se planifiait.
À cette période, chaque groupe avait son rendez-vous hebdomadaire dans différents night-clubs. Soirées dansantes, kermesses, prestations pour les jeunes ne pouvant accéder aux soirées traditionnelles : l’offre était pensée selon les publics et leur pouvoir d’achat.
Le public disposait alors d’un véritable éventail de choix. Aujourd’hui, la logique semble inversée : c’est à prendre ou à laisser.
Au Casino International, les fans de DP Express avaient leur rendez-vous chaque samedi, tandis que le dimanche était réservé à Bossa Combo.
Au Rond-Point du Bicentenaire, Shleu Shleu retrouvait son public chaque week-end. La Frégate accueillait Les Vikings de Guadeloupe. À Fontamara, Ka Roussel recevait Scorpio Universel, tandis que le Château Royal ouvrait ses portes à Les Frères Déjean.
À l’Hôtel Ibo Lélé, Bossa Combo se produisait chaque jeudi, pendant que Nemours Jean-Baptiste animait les soirées « Sous les Manguiers ».
À la Cabane Choucoune, Les Gypsies de Petion-Ville et Les Difficiles de Petion-Ville donnaient rendez-vous à leurs fans chaque fin de semaine. Don Petro, à Carrefour, était le terrain d’expression de Webert Sicot, grand rival de Nemours Jean-Baptiste. Le Lambi Night Club servait de quartier général à Ensemble Select de Coupé Cloué.
Les orchestres Tropicana d’Haïti et Septentrional maintiennent encore aujourd’hui certaines traditions annuelles à travers le pays, à l’image de System Band au Djoumbala ou du Shouga Combo au Méridien Night Club chaque 2 janvier.
Jusqu’au début des années 90, ces habitudes persistaient. Les quadragénaires se rappellent de Mizik Mizik au Staking, à Pétion-Ville, chaque vendredi.
Annuels, hebdomadaires ou occasionnels, les rendez-vous du Compas s’adressaient à tous les publics.
Force est de constater qu’aujourd’hui, les goûts et préférences du public sont peu pris en compte. Dans le secteur des loisirs et du divertissement, l’offre semble uniforme, souvent concentrée dans les jardins d’hôtels de luxe à Pétion-Ville ou à Port-au-Prince, au détriment des night-clubs qui constituaient pourtant l’espace naturel d’expression du compas.
Ces lieux mythiques parfois historiques ont disparu, ont été négligés ou abandonnés, à l’image de nombreuses salles de cinéma du pays.
Le compas, musique dansante par excellence, trouve pourtant son essence dans ces espaces de proximité, même s’il peut s’apprécier dans tous les cadres concerts, spectacles ou grandes scènes.
Aussi choquant que cela puisse paraître, il semble qu’il faille constamment se tourner vers le passé pour évoquer des périodes plus structurées et plus fécondes de notre vie culturelle. Ce travail de mémoire s’appuie notamment sur les recherches approfondies du journaliste Goudou Pierre Phail, dont les investigations ont permis de documenter avec précision ces rendez-vous musicaux qui ont marqué toute une génération.
Richarson Bigot
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