Elize ou l’histoire d’une pute qui voulait se prendre pour une femme au foyer ?

Ce n’est qu’une pute, qui veut jouer à la femme au foyer ! « Je ne veux pas créer de polémique. » Je reprends juste ici, presque ironiquement, les mots que Marcos lance à Élise au détour d’une scène du film. Et pourtant, difficile de ressortir du visionnage d’Elize : Surgie de l’ombre, récemment mis en ligne sur Netflix, sans ressentir le besoin d’interroger la démarche de la réalisation.
Sorti sur Netflix en 2026 et réalisé par Felipe Vellas sur un scénario signé Raphael Montes, le biopic criminel Elize : Surgie de l’ombre (Elize: Shadows of a Woman) retrace pendant 1 h 33 cette affaire judiciaire marquante. Porté par la comédienne Lorena Comparato dans le rôle d’Elize Araújo et Henrique Kimura sous les traits de Marcos Kitano Matsunaga, ce thriller dramatique tente d’explorer les arcanes de ce drame conjugal, oscillant entre reconstitution clinique du fait divers et portrait psychologique intimiste.
Le long-métrage choisit sans ambiguïté son camp : il s’articule entièrement autour d’Élise, portée par une prestation remarquable de Lorena Comparato. C’est sa perspective qui sert de fil conducteur exclusif, au point d’éclipser tout le reste. Tous les autres personnages sont relégués au rang de figures secondaires, presque évasives. C’est particulièrement frappant pour Marcos : le scénario de Raphael Montes ne cherche jamais à ancrer sa vie dans une histoire ou une épaisseur psychologique. Il est réduit à la figure de la « belle ordure », un homme marié, fortuné, accro au contrôle et aux femmes.
Ce parti pris se ressent jusque dans le casting. Le choix de l’acteur Henrique Kimura, loin des clichés du séducteur hollywoodien — plutôt sobre, le visage un peu bouffi derrière ses lunettes —, semble délibéré : éviter que le spectateur ne se perde dans un quelconque attrait physique pour mieux focaliser le projecteur sur le piège qui se referme autour du couple.
Le peu d’éléments donnés sur Marcos dessine néanmoins le portrait d’un millionnaire englué dans une spirale d’objétification. Pour cet homme de pouvoir, posséder une escorte ne suffit pas ; le véritable enjeu narcissique est d’apprivoiser la « petite blonde » (comme il s’obstine à la surnommer), de l’exposer devant ses pairs et de la transformer en femme au foyer. Comme si son statut et le passé de la jeune femme lui donnaient le champ libre pour continuer à collectionner les conquêtes. Mais en refusant de donner du relief à ce personnage, la mise en scène le cantonne à une fonction sans réelle nuance.
Du côté d’Élise, la narration s’attarde longuement sur sa vulnérabilité et ses traumatismes. Le film distille l’idée d’un passé abusif — notamment des agressions subies durant l’enfance de la part de son beau-père —, mais sans jamais l’affirmer ou le confirmer clairement. Tout reste dans un flou suggestif. Ces zones d’ombre reviennent régulièrement pour expliquer son basculement, tout comme la menace de se faire retirer son enfant par son mari.
C’est là que le propos pose question. En insistant autant sur la posture de victime poussée à bout, le récit frôle le piège de la justification. On tente d’humaniser le personnage en mettant en avant ce qu’elle aurait « bâti » — ce à quoi sa grand-mère lui rappelle de ne pas renoncer —, même si l’on se demande bien ce qu’elle a réellement construit en dehors d’une ascension sociale précaire aux côtés d’un homme toxique. Un traumatisme, aussi lourd soit-il, ne saurait servir de circonstance atténuante implicite à un acte irréparable. Le film aurait gagné à se concentrer davantage sur le crime et sa mécanique plutôt que de verser dans un portrait appuyé visant à susciter une empathie à sens unique.
Elize : Surgie de l’ombre n’est pas un mauvais film pour autant. La justesse de jeu de Lorena Comparato et la tension de certaines séquences maintiennent l’intérêt. Mais en sacrifiant le relief de ses personnages secondaires et en orientant sa caméra sous un angle trop univoque, l’œuvre manque le coche du grand thriller psychologique.
Ricardo Tcardo Nicolas



