Quand Lucien Jura retrace l’éternité d’une longue agonie
Joseph Lucien Jura vient de publier, à compte d’auteur,« Kidnapping : péripéties et révélations d’une victime ». À travers ces 218 pages, l’ancien Journaliste à signal FM, retrace sa douloureuse et perturbante mésaventure, celle de se voir enlevé sur la cours de sa résidence privée, à Pétion ville, pour passer quatre jours entre les mains de ses ravisseurs dans des conditions sociales et psychologues pas trop fameuses.
Le livre s’ouvre comme un roman qui n’en est pas un au sens classique du terme. C’est comme aurait dit René Magritte devant son chef-d’œuvre intitulé « la trahison des images », une toile représentant une pipe magnifiquement peinte, avec la légende : « Ceci n’est pas une pipe ». Au fur et à mesure que l’histoire se déroule, le lecteur peut sentir monter le suspense et la tension liée aux faits que raconte l’auteur avec une innocente naïveté. Seule sa plume, par moment, frôle l’essence des « Précieux » et des classiques du 17ème siècle, peut en témoigner le contraire. Joseph Lucien Jura ose dire tout haut et en toute littérarité, la brutalité et la barbarie démesurée d’un phénomène et d’une pratique qui, au fil des ans et à cause d’une gestion chaotique de la chose publique, aurait construit son histoire sous les yeux narcissiques et masturbatoires des politiques sans vergognes sur la terre de Jean Jacques Dessalines.
Mars 2024. Port-au-Prince est sans dessus-dessous. Plusieurs quartiers populaires de la ville sont déjà sous le contrôle des bandes armées. La peur suinte partout. Le phénomène de l’insécurité atteint un niveau jamais enregistré dans le pays. De nombreuses familles se sont vues en situation de fuir leur demeure. Dans certaines zones, des résidents s’arrangent, s’organisent tant bien que mal. Ils se fortifient. Ils montent la garde en signe de résistance aux attaques répétées des bandits. Entre temps, les actes d’enlèvements se multiplient. Par-ci et par là. Les rues de la commune sont presque désertes. Aux heures de pointe surtout. Personne ne sort, sauf en cas de force majeure. Luckner, personnage principale du récit, journaliste avisé et ancien porte-parole, pour échapper à la solitude et la frustration du moment, rejoint son ami de longue date pour discuter, peut-être, de politique, de philosophie, de littérature et autre. Le lendemain, arrivé à sa résidence privée, dans ce quartier huppé de Pétion-ville, une équipe l’attendait. Il a été enlevé, malgré les dispositifs de sécurité orchestrés dans tous le périmètre. Cet après-midi-là, la nouvelle tombe comme une bombe.
Luckner, animé d’une lucidité farouche, ne peut s’empêcher de faire du journalisme. Sa deuxième nature. Il observe, réfléchit et analyse. Sous la menace des armes, malgré sa blessure par balle au bras gauche, il est contraint d’escalader un mur haut de trois mètres, atteindre une ravine, emprunter un raccourcir dans la cours d’un voisin, monter dans une voiture pour finir sa course à l’endroit où il allait être séquestré. Pendant le rapt, de fortes détonations résonnent dans la zone. Les bandits semblent avoir le contrôle de la situation et parviennent à quitter les lieux saint et sauf avec leur proie. Pendant tout le trajet, Luckner, suit les instructions de ses ravisseurs, cherche à comprendre, repère les lieux, évalue la situation, prends conscience de l’ampleur du phénomène et agis en fonction de la réalité qui s’offre à lui. Le personnage central du récit sait quand communiquer avec ses ravisseurs et qui appeler dans son entourage pour mener les négociations. Le combat pour la survie exige, sous une forme ou une autre, un certain niveau de pragmatisme.
En parcourant les 18 chapitres du texte suivis de « données complémentaires pour une meilleure compréhension de la prolifération des cellules de kidnapping à travers la capitale », le lecteur peut comprendre que, déjà, toutes les pièces du Puzzle étaient en place. Cette musique aux accords mineurs que chante Luckner dans sa voiture ; le détour dans ce supermarché presque désert ; l’hésitation à ralentir devant la maison de son voisin Pedro ; l’atmosphère inhabituelle de la petite allée ; les deux hommes qui paisiblement discutaient un peu plus loin et l’absence du gardien. Tout était clair. Outre cela, les entités supérieures avaient fait de leur mieux pour passer la communication. Mais Luckner, semble-t-il, n’était pas trop attentif à ces types de messages. Le personnage central du récit n’est pas du genre à conditionner sa vie au gré de ses prémonitions. A l’instar de bon nombre d’Haïtiens, esclaves des pratiques religieuses occidentales, Luckner se plairait-il à se réfugier dans ce qu’on pourrait qualifier de « rationalisme scientifique ». Sa mère, ayant déjà fait l’ultime voyage, lui était apparu en rêve, toute énervée, pour réprimander Luckner de son imprudence constante. Sans doute, la décision de passer la nuit chez son ami Berno et son réveil tardif le lendemain constitueraient un prétexte pour éviter le rapt.
« Kidnapping : péripéties et révélations d’une victime » est une parfaite description du non-respect du droit à la vie et la dignité humaine où tout s’entremêle : humiliation, violence verbale, longues heures d’angoisse, interrogatoires absurdes, tortures psychologiques, regards hostiles, incertitude, banalisation de la vie, mécanismes de survie, acceptation de la mort et rencontre avec le sacré. « Kidnapping : péripéties et révélations d’une victime » est aussi un pari sur l’avenir en dépit de toutes les incertitudes.
Joe Antoine Jn Baptiste









